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Pourquoi les compagnies chinoises enchaînent les pertes malgré un marché aérien record en 2026

Emeline Dudoura·

Avec plus de 770 millions de passagers transportés en 2025 et un réseau aérien comptant 270 aéroports commerciaux, la Chine affiche un marché aérien qui n’a d’égal que sa taille. Pourtant, les trois géants nationaux, Air China, China Eastern Airlines et China Southern Airlines, peinent à transformer ce volume en rentabilité. Leurs résultats du troisième trimestre 2026 confirment une tendance inquiétante : Air China et China Eastern devraient enregistrer leur septième perte nette annuelle consécutive depuis la pandémie, tandis que China Southern, qui avait brièvement renoué avec les bénéfices en 2025, replonge dans le rouge. Derrière ces chiffres se cachent des défis structurels qui interrogent l’avenir du transport aérien chinois.

La flambée des coûts du kérosène depuis le début de l’année 2026 pèse lourdement sur les comptes des compagnies. Le prix du baril a plus que doublé par rapport à la période pré-Covid, et les transporteurs chinois, contrairement à leurs concurrents asiatiques ou européens, utilisent très peu les mécanismes de couverture financière pour limiter leur exposition. Résultat, une variation de 5 % du prix du carburant peut représenter une différence de près de 2,6 milliards de yuans (347 millions d’euros) pour China Southern. China Eastern, de son côté, a vu son bénéfice net chuter de 98,2 % sur un an, passant de 4,6 milliards de yuans à seulement 64 millions de yuans (8,6 millions d’euros) au troisième trimestre. Ces chiffres illustrent l’ampleur du choc : transporter plus de passagers ne suffit plus à compenser l’envolée des dépenses.

Le problème ne vient pas seulement des coûts, mais aussi des recettes. Sur le marché intérieur, les compagnies chinoises peinent à relever leurs tarifs en raison d’une concurrence féroce et d’une demande atone. La recette unitaire passagers, qui mesure le revenu moyen par passager et par kilomètre parcouru, a reculé d’environ 5 % pour Air China au troisième trimestre 2026. Cette baisse signifie que chaque trajet coûte moins cher aux passagers, mais rapporte aussi moins aux compagnies, alors même que leurs coûts explosent. Le phénomène est aggravé par la concurrence du train à grande vitesse, devenu une alternative pratique et souvent moins chère sur de nombreuses liaisons. Par exemple, un trajet Pékin-Shanghai en avion coûte environ 1 000 yuans (134 euros), contre 553 yuans (74 euros) en train à grande vitesse. Les compagnies aériennes n’ont d’autre choix que de maintenir des prix bas pour rester compétitives, au risque de creuser leurs pertes.

Les perturbations climatiques, comme les typhons qui ont frappé le sud du pays au troisième trimestre, ont également perturbé les opérations et alourdi la facture. Mais le vrai défi reste structurel : comment concilier la taille colossale du marché chinois avec une rentabilité durable ? Les compagnies chinoises transportent plus de passagers que l’ensemble des transporteurs européens réunis, mais leurs marges restent parmi les plus faibles du secteur. Selon des analystes de BofA Global Research, les marges des transporteurs chinois « restent sous une pression extrême en raison de la flambée du kérosène et de la faiblesse de la consommation ».

Face à cette situation, les compagnies tentent de s’adapter. China Southern, qui avait renoué avec les bénéfices en 2025, mise sur une meilleure utilisation de ses appareils pour répartir les coûts fixes sur davantage d’heures de vol. Mais ces gains d’efficacité ne suffisent pas à compenser une hausse aussi brutale des coûts. Air China, quant à elle, cherche à améliorer ses recettes en développant des services à bord et en ciblant davantage les passagers affaires, un segment plus lucratif. Pourtant, même ces efforts peinent à inverser la tendance.

Un marché intérieur sous tension

Le marché aérien chinois, malgré sa taille, reste fragile. Les compagnies doivent faire face à plusieurs défis simultanés. D’abord, la démographie : le vieillissement de la population et la baisse de la natalité réduisent naturellement la demande de voyages. Ensuite, les changements de comportements : les déplacements professionnels, traditionnellement un moteur pour le transport aérien, sont en baisse, tandis que les loisirs, plus sensibles aux prix, peinent à décoller. Enfin, la concurrence des autres modes de transport, notamment le train à grande vitesse, limite la capacité des compagnies à augmenter leurs tarifs.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : en 2025, les compagnies chinoises ont transporté 770 millions de passagers, mais seulement 10 % de ces voyages étaient internationaux. Le reste concernait des liaisons domestiques, où la pression sur les prix est la plus forte. Pourtant, même sur ces trajets, les compagnies peinent à dégager des marges. Selon Huatai Securities, cité par Reuters, la recette unitaire passagers a reculé de 5 % pour Air China au troisième trimestre 2026, confirmant que la croissance du volume ne suffit pas à compenser la baisse des revenus unitaires.

Les compagnies chinoises doivent également investir massivement dans leur flotte et leurs infrastructures pour moderniser leur réseau. La transition environnementale, la digitalisation et l’amélioration du confort à bord représentent des coûts supplémentaires qui pèsent sur leurs comptes. Par exemple, les nouveaux avions comme l’ARJ21 ou le C919, construits localement, sont plus chers que les appareils étrangers et nécessitent des investissements importants en formation des équipages et en maintenance.

Enfin, le cadre réglementaire joue en défaveur des compagnies. Bien que les restrictions sur les investissements dans les transporteurs régionaux aient été assouplies en mai 2026, les compagnies nationales restent soumises à des règles strictes en matière de tarification et de capacité. Le ministère chinois des Transports a tenté de soutenir le secteur en autorisant des ajustements de capacité, mais ces mesures restent insuffisantes pour redresser les comptes.

Le kérosène, ennemie numéro un des compagnies chinoises

Le prix du carburant est le principal responsable des difficultés financières des compagnies chinoises. Depuis le début de l’année 2026, le coût du kérosène a explosé, en partie à cause des tensions géopolitiques en Asie et des restrictions de survol de l’espace aérien russe. Les compagnies chinoises, contrairement à leurs homologues européennes ou américaines, ont peu recours aux couvertures financières pour se protéger contre les fluctuations des prix. Cela les expose directement aux variations du marché. Selon DBS, une hausse de 5 % du prix du kérosène pourrait augmenter la facture de carburant d’Air China de 2,5 milliards de yuans (334 millions d’euros) et celle de China Southern de 2,6 milliards de yuans (347 millions d’euros).

Cette exposition est d’autant plus problématique que les compagnies chinoises ne peuvent pas répercuter intégralement cette hausse sur les passagers. La concurrence entre transporteurs et la sensibilité des consommateurs aux prix limitent leur marge de manœuvre. Résultat, les compagnies doivent absorber une partie de la hausse des coûts, ce qui pèse directement sur leurs résultats. China Southern, par exemple, a enregistré une perte nette de 609 millions de yuans (81 millions d’euros) au troisième trimestre 2026, contre un bénéfice de 3,8 milliards de yuans (513 millions d’euros) un an plus tôt.

Les compagnies chinoises tentent de limiter l’impact du carburant en optimisant leurs opérations. Elles augmentent le nombre d’heures de vol par appareil pour répartir les coûts fixes, mais ces gains d’efficacité ne suffisent pas à compenser une hausse aussi brutale des dépenses. Sans une baisse significative du prix du kérosène ou une amélioration des recettes, les compagnies chinoises devraient rester dans le rouge pour les mois à venir.

L’internationalisation, une piste de salut ?

Face à la stagnation du marché intérieur, les compagnies chinoises misent sur l’international pour relancer leur rentabilité. Avec un réseau reliant 147 villes dans 65 pays, le potentiel est immense. Pourtant, ce pari est loin d’être gagné. La Chine reste un marché émergent sur le plan aérien international, et les compagnies chinoises peinent à rivaliser avec les géants américains, européens ou du Moyen-Orient en termes de service, de connectivité et de notoriété.

Les résultats de 2026 confirment cette difficulté. Malgré une reprise des voyages internationaux après la pandémie, les compagnies chinoises n’ont pas réussi à capter une part significative du marché mondial. Le trafic international ne représente encore qu’une faible part de leur activité, et les marges sur ces vols sont souvent faibles, voire négatives. Par exemple, les liaisons entre la Chine et l’Europe ou l’Amérique du Nord sont très concurrentielles, avec des tarifs souvent inférieurs à ceux des compagnies européennes ou américaines.

Les compagnies chinoises tentent de se différencier en misant sur des partenariats stratégiques. Air China a signé des accords de partage de codes avec plusieurs transporteurs internationaux, tandis que China Southern développe son hub de Guangzhou pour attirer davantage de passagers en transit. Mais ces efforts restent insuffisants pour compenser la faiblesse de la demande et les coûts élevés. Selon Nathan Gee, responsable de la recherche sur les transports en Asie-Pacifique chez BofA Global Research, « les compagnies aériennes chinoises devraient rester en perte nette au quatrième trimestre, en raison de l’impact de la flambée du kérosène ».

L’internationalisation passe aussi par des investissements massifs dans de nouveaux avions. Les compagnies chinoises commandent des appareils comme l’ARJ21 ou le C919, mais leur mise en service prend du temps. En attendant, elles doivent faire face à une flotte vieillissante, qui coûte plus cher à maintenir et à exploiter. Le manque de compétitivité sur les coûts limite leur capacité à attirer des passagers internationaux, pourtant plus lucratifs que les voyageurs domestiques.

Enfin, les compagnies chinoises doivent composer avec des barrières géopolitiques. Les restrictions de survol de l’espace aérien russe, en raison de la guerre en Ukraine, compliquent les liaisons entre l’Asie et l’Europe ou l’Amérique du Nord. Ces détours augmentent les coûts et réduisent la compétitivité des compagnies chinoises sur ces routes.

Que réserve l’avenir aux compagnies chinoises ?

Les prévisions pour 2026 et 2027 sont pessimistes. Les analystes s’attendent à ce que Air China, China Eastern et China Southern enchaînent les pertes nettes pendant encore plusieurs trimestres. La seule lueur d’espoir vient d’une légère reprise des tarifs domestiques après les congés de la « Golden Week » d’octobre, mais elle reste insuffisante pour compenser la hausse des coûts. Selon Nathan Gee, « les marges des compagnies aériennes chinoises restent sous une pression extrême en raison de la flambée du kérosène et de la faiblesse de la consommation ».

Pour sortir de cette impasse, les compagnies chinoises devront adopter une stratégie en plusieurs volets. D’abord, elles devront améliorer leur efficacité opérationnelle pour réduire leurs coûts. Cela passe par une meilleure gestion des flottes, une optimisation des horaires et une réduction des temps d’immobilisation des appareils. Ensuite, elles devront augmenter leurs recettes en développant des services à plus forte valeur ajoutée, comme les classes affaires ou premium économie, et en ciblant davantage les passagers affaires et le fret.

Enfin, elles devront renforcer leur position sur le marché international. Cela implique de développer des hubs plus attractifs, comme Guangzhou pour China Southern, et de nouer des partenariats stratégiques avec des compagnies étrangères. Mais ces efforts prendront du temps et nécessiteront des investissements massifs, alors que les compagnies chinoises sont déjà sous pression financière.

En attendant, les passagers et les investisseurs devront composer avec une période de turbulence. Les compagnies chinoises restent des acteurs majeurs du transport aérien mondial, mais leur rentabilité est plus que jamais menacée par une combinaison de facteurs : la hausse des coûts, la faible demande et une concurrence féroce. Leur capacité à surmonter ces défis déterminera non seulement leur avenir, mais aussi l’évolution du secteur aérien en Asie.

Pour les voyageurs, ces difficultés pourraient se traduire par une offre plus limitée ou des tarifs plus élevés, notamment sur les liaisons domestiques. Pour les compagnies, le risque est de voir leur dépendance aux subventions publiques s’accroître, une solution qui n’est ni durable ni saine pour le secteur. Une chose est sûre : le géant aérien chinois, malgré sa taille, n’a pas encore trouvé la clé pour concilier croissance et rentabilité.

Comment voyager en Chine sans subir la hausse des coûts ?

Face à la flambée des prix du transport aérien en Chine, les voyageurs ont plusieurs options pour limiter l’impact sur leur budget. D’abord, privilégier les réservations à l’avance : les tarifs ont tendance à baisser en période de faible demande, notamment en dehors des vacances scolaires ou des fêtes nationales. Ensuite, explorer les alternatives au transport aérien. Le train à grande vitesse, malgré des temps de trajet souvent plus longs, reste une solution économique et confortable pour les liaisons entre grandes villes comme Pékin, Shanghai ou Guangzhou. Enfin, surveiller les promotions des compagnies aériennes, qui proposent régulièrement des réductions sur leurs vols domestiques, notamment pour les trajets moins demandés.

Pour les voyageurs internationaux, l’enjeu est différent. Les compagnies chinoises proposent des tarifs attractifs sur certaines liaisons, mais il est conseillé de comparer les offres avec celles des transporteurs européens ou moyen-orientaux, souvent plus compétitifs. Les aéroports de Shanghai-Pudong, Pékin-Daxing et Guangzhou-Baiyun restent les mieux desservis par les compagnies internationales, offrant des correspondances vers l’Europe, l’Amérique du Nord et l’Asie du Sud-Est.

En résumé, voyager en Chine en 2026-2027 demande une bonne préparation et une flexibilité accrue. Les voyageurs devront anticiper leurs déplacements et explorer toutes les options pour éviter les surcoûts liés à la situation actuelle du marché aérien chinois.

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